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Eté 08Tandis que toute la France otaku retient fébrilement son souffle à l’approche de la 9è édition de Japan Expo, voici notre sélection estivale avec son lot de monstres, de filles énigmatiques, de jeunes femmes arrogantes, de garçons perplexes, de robots géants et de prolos au grand cœur.
Mal dans sa peau, Junko une étudiante en art, qui se morfond dans une relation avec un homme plus âgé et violent, fait la connaissance de Santa, depuis peu célibataire et à la rue. La jeune femme installée avec son frère lui propose une colocation qu’il accepte, mais une étrange relation se noue bientôt entre les trois locataires. On connaissait l’Anamour de Gainsbourg, il faudra désormais compter sur le Nonamour de Kyoko Okazaki, mangaka phare qui révolutionna le manga pour jeunes femmes en dressant le portrait nuancé et subversif d’héroïnes névrosées dans le Japon morne de la fin des années 80. La plume toujours trempée dans le vitriol et visiblement toujours aussi sensible à abattre les dernières illusions romantiques de ses personnages (et de ses lecteurs ?), elle s’essaye ici à scruter cet état de « non amour » à travers les relations sentimentales troubles d’un petit groupe de personnages au centre duquel on retrouve un frère et une soeur. Une nouvelle fois, Okazaki se révèle d’un talent hors pair à rendre la justesse des comportements d’êtres englués dans leur incapacité à aimer et être aimés ou en montrant l’absurdité de l’amour quand il se réduit à des comportements conditionnés et à des réflexes mécaniques qui n’ont plus de sens. Avec ce regard aiguisé et le talent narratif qu’on a déjà pu constater dans Pink ou Helter-Skelter, la mangaka nous fait ressentir jusqu’au malaise l’attraction tabou et perverse d’un frère et d’une sœur confrontés à un cruel manque affectif. Okazaki a parfois elle-même du mal à suivre les errements affectifs de ces personnages comme si elle s’était laissée vampiriser par eux, mais elle reste une dialoguiste hors pair capable de saisir ces instants terribles où les protagonistes flanchent devant le vertige de leur solitude.
Les tribulations d’une petite fille qui, devenue par étourderie un fantôme, assiste en spectatrice aux agissements des puissances magiques et occultes qui entourent et malmènent les vivants… comme les morts. Inclassable Hanawa. Rares sont les auteurs qui peuvent se targuer de bousculer à ce point leur lectorat. Point de lassitude, ni de risque d’être blasé à le lire, tant ses récits réalistes (Dans la prison, récit lancinant de sa détention) ou fantastique (Tensui) ont cette étonnante faculté de marquer la rétine voire, dans le cas précis, de remuer les tripes, de troubler et de choquer. A l’opposé d’un fantastique folklorique éthéré et gracile à la Onmyoji (Delcourt Akata), La fille fantôme propose une représentation charnelle et terrienne d’un monde fantasmagorique où les esprits et démons font des hommes et femmes des jouets malléables non pour rendre une quelconque justice mais pour simplement exsuder une certaine jouissance sadique. Toujours enclin à basculer vers le grotesque, Hanawa use du mélange déstabilisant d’innocence et de flegmatisme de son héroïne potelée (décalque de la petite Tensui) avec un réalisme cru, si ce n’est cruel, qui s’appuie sur des visions de cauchemars dessinées avec une plume chirurgicale achevant d’évacuer tout résidu de merveilleux. Qu’il suffise pour s’en convaincre de voir le supplice enduré par un assassin d’enfants maudit à jamais par des démons de l’enfer qui n’auront de cesse de lui faire payer son acte et que le lecteur aura bien du mal à oublier… Pour les plus sensibles, on conseillera plutôt les histoires morales et folkloriques de Contes du japon d’autrefois chez Kana aussi magistralement dessinées.
Recueil de nouvelles autour d’enfants et d’ados d’aujourd’hui et d’hier débutant sur le terrible poids qui pèse sur une gamine coupable d’avoir accidentellement tué un copain et qui se met en tête d’épouser son frère pour se faire pardonner. Publiées au Japon par Interbrain mené par le fringant Iwai Yoshinori (voir notre interview), les histoires qui composent Shonen Shojo héritent logiquement du caractère anticonformiste et en léger porte-à-faux que se plaît à avoir cet éditeur vis-à-vis du gros de la production éditoriale nippone. Aussi ne faut-il pas s’étonner du sentiment d’étrangeté qui se dégage de ces histoires s’inspirant de faits-divers (Amorce), de pages sombres de l’Histoire (Grande roue) du quotidien décalé (La voiture dans le ciel) quand elles ne s’aventurent pas dans un fantastique quasi contemplatif (De beaux os). Sans vraiment de fin, ni véritablement de débuts, ces nouvelles nous donnent à voir le quotidien de garçons ou de filles, généralement jeunes, parfois en rupture de ban (comme dans le très réussi Open the door), le plus souvent sans caractère particulier mais qui font face à une situation sinon exceptionnelle qui sort quelque peu de l’ordinaire. Récits d’apprentissage existentiel où les héros prennent conscience du temps qui passe et sont confrontés d’une manière ou d’une autre à leur propre finitude, Shonen Shojo est traversé par une indéniable tristesse. Pour autant, on reste comme à distance, Fukushima ne cherchant pas à faire naître l’empathie mais juste à donner à voir ces bribes de vie dans lesquels le lecteur entre et sort presque inopportunément. A chacun ensuite de faire l’effort de trouver le fil invisible qui relie ces histoires. Une curiosité.
Recueil d’histoires quotidiennes sur les affres amoureux de Japonaises pragmatiques bien décidées à vivre leur sexualité sans compromis autrement dit, sans complexe. Longtemps trustée par la seule présence de la talentueuse Mari Okazaki, la collection Johin d’Akata s’ouvre à de nouvelles venues qui, comme elle, se font fort de présenter la vie des jeunes Japonaises d’aujourd’hui en évitant les artifices du glamour sirupeux et les trépidations comico-tragiques de working-girl stressée. A tel point que Akata a même cru bon de préciser que ce Sans Compromis s’offre comme un témoignage de jeunes filles sur leur vie sentimentale et…sexuelle. Distinguo précieux tant les héroïnes de Fujisue pratiquent l’art schizophrénique de dissocier les aspirations de leur cœur et les appétences de leur corps. Curieux tableaux que de découvrir ces femmes frondeuses et libertines qui ont décidé de prendre le plaisir là où il est, en piochant selon leur envie dans les princes charmants de passage. Sans juger ses héroïnes, la mangaka laisse néanmoins poindre une touche de mélancolie dans cette quête d’expériences sans lendemain, quand le sexe s’avilit à n’être tout simplement qu’un banal acte de consommation. Bien servi par le dessin sobre de Fujisue qui cherche moins l’emphase que Okazaki, ce regard qui se veut donc « documentaire » traduit le renversement de la société nippone qui passait jusque dans les années 80 pour machiste et dans lequel l’homme déphasé et comme dépassé par les évènements n’est plus au mieux qu’un agréable passe-temps. Cherchez la femme…
A Hong-kong de nos jours, trois amis miséreux qui n’ont pas les moyens d’acheter des médicaments s’associent pour aider l’un des leurs à tuer un chien afin de préparer un remède traditionnel qui pourrait soigner sa jambe déficiente. L’affaire s’annonce d’autant plus rude qu’il s’agit d’un délit puni par la loi… Alors que l’on n’en finit plus de louer le miracle économique chinois, la publication de ce manhua nous offre un regard rare sur l’envers du décor, à travers l’odyssée drôle et pathétique de trois Pieds nickelés égarés au milieu de gratte-ciels qui, bien qu’hongkongais, n’en symbolise pas moins à merveille la Chine moderne et triomphante. A la manière d’une fable contemporaine, Ahko exalte l’amitié indéfectible et la solidarité qui unit des personnages apparentés à des reliques anachroniques dans le décor glacé environnant. Sur un ton mi-réaliste mi-fantastique, Ahko nous montre cette Chine à deux vitesses mettant à l’honneur ses perdants magnifiques avec cet humour du désespoir qui fait oublier quelques effets poétiques superflus et avouons-le à la naïveté confondante comme à l’instant où l’on voit le chien intimer l’ordre à ses bourreaux rongés de culpabilité de le tuer... Reste une œuvre atypique qui malgré ses quelques défauts et son allure anecdotique sait nous toucher, d’autant mieux qu’Ahko cherche pour une fois autre chose que la virtuosité un peu clinquante de ces condisciples.
Recueil de nouvelles saisonnières, autant d’histoires de femmes qui nous racontent comment le temps d’un printemps, d’un été, d’un automne ou un hiver leur destin a pris une direction particulière qu’elles assument ou regrettent comme une trace indélébile et secrète parfois honteuse au fond de leur cœur. Rien a priori ne marque le lecteur qui se décide à ouvrir Après le zénith. Ni la narration qui applique scrupuleusement les codes des mangas pour jeunes femmes ni le dessin un peu éteint et d’une implacable sobriété de la dessinatrice coréenne Han Hye-yeon. Paradoxalement peut-être est-ce précisément dans cette absence d’accroches esthétiques et d’effets superflus que réside le secret de ce manhwa invitant le lecteur à entrer dans la vie de femmes amenées à faire le point sur leur passé à l’occasion d’une rupture, d’un rêve, d’un nouveau départ ou d’une fin proche. A mesure de la lecture, se dessine alors une œuvre beaucoup moins lisse que l’on aurait pu craindre qui convoque l’Histoire tourmentée de la Corée d’après-guerre et fait le portrait en creux de personnalités souvent équivoques et peu consensuelles en particulier dans Un après-midi d’hiver, variation vénéneuse et politiquement incorrecte s’appuyant sur la vieille rengaine « meilleure amie, meilleure ennemie ». A mi-chemin entre drame psychologique et instantanés du quotidien, Après le zénith, porte la marque d’une auteur qui sans en faire des tonnes cultive sa singularité.*
C’est tout pour ce mois-ci, Nicolas Trespallé
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