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Paul Pope : « Pope Art »Propos recueillis par Nicolas Trespallé
Oeuvrant à la frontière de la production commerciale et alternative, le « Comics destroyer » (destructeur de comics) aussi surnommé le « Jim Morrison du comics » a trouvé sa voie dans les années 90 en jetant des passerelles inédites entre le comics américain, la bande dessinée européenne et le manga, accouchant d’un style singulier et pourtant étrangement familier, un style universel synthétisant peut-être le 9è Art de demain : le world comics. Rencontre passionnante avec un passionné de « bande dessinée » (en français dans le texte) sous le feu d’une triple actualité éditoriale en France après la sortie récente de Batman année 100 (Panini comics), Heavy Liquid et du sublime 100% (Dargaud) en attendant la parution de deux projets spécialement prévus pour le marché français, La chica bionica et Psychenaut. ARTE Web - Nicolas Trespallé : Très tôt, vous avez été attiré par la BD européenne. Comment l’avez-vous découverte ? Paul Pope : En lisant Heavy Metal [la version américaine de Métal Hurlant, ndlr]. C’était vers 1979-1980, j’ai pu découvrir Les Maîtres du temps de Moebius, Yves Chaland, Tardi, Pratt, Crepax, Torres… Tout s’est passé entre 10 et 14 ans. J’avais commencé avec Tintin que j’avais pu lire à la bibliothèque de ma ville. ARTE Web : Pourquoi cet intérêt pour ce type de BD ? Parce que je dessinais déjà et j’adorais les dessins. J’avais aussi des recueils de Marvel comics, des Batman… Je lisais de tout, Donald Duck, les X-men, Arzack, également Richard Corben, Crumb… ARTE Web : Si jeune, vous lisiez déjà de la BD underground et adulte ? ARTE Web : Et vos parents non plus ne vous disaient rien ? ARTE Web : Toutes ces lectures vous ont aidé à forger votre style ? En fait quand est venu le moment de sauter le pas, on était au début des années 90 à l’époque de l’énorme succès des Tortues Ninja [création parodique de Kevin Eastman autopubliée en noir et blanc au départ est devenue rapidement une des licences les plus juteuses de l’industrie du comic book déclinée en série d’animation, jeux vidéo, figurines etc., ndlr]. Tout le monde aux Etats-Unis, collectionneurs ou vendeurs, recherchait le prochain hit. Ca m’a semblé une bonne façon de commencer. Ca laissait espérer qu’un jeune artiste pouvait gagner suffisamment d’argent pour se sustenter. Et puis je vivais dans l’Ohio et pas à New York, comme les autres, la vie était moins chère, j’étais encore au lycée, j’avais 18 piges, je n’avais peur de rien !
ARTE Web : Ca ne devait pas être évident… Comment faisiez-vous ? La journée vous étudiez et la nuit vous deveniez dessinateur de BD ? C’est exactement ça ! Et puis je n’avais pas de petite copine, je restais à la maison… ARTE Web : Vous n’envisagiez pas à l’époque de travailler pour les deux grands, DC ou Marvel ? Non, si j’ai pensé à des éditeurs, c’était plutôt les alternatifs qui m’intéressaient, Raw, Drawn&Quartely ou Fantagraphics, l’éditeur de Love&Rockets ou de Munoz et Sampayo. Mais j’étais jeune, je n’avais pas envie de soumettre mon travail à des gens qui allaient mettre leur grain de sel. Je voulais être indépendant. ARTE Web : A 25 ans, votre carrière prend un brusque tournant lorsque, la Kodansha, le plus gros éditeur japonais, vous repère et vous propose de travailler pour lui. Comment s’est faite cette rencontre ? Connaissiez-vous déjà bien le manga ? A ce moment-là, je vivais à San Francisco, et pas très loin à San Diego se tient annuellement une grande convention de bande dessinée. En 1995, la Kodansha était présente et j’ai rencontré un responsable éditorial là-bas, par hasard. On a parlé longuement et en détail du manga. Ca a piqué sa curiosité de voir qu’un jeune Américain s’y intéressait car les mangas n’étaient pas encore si populaires aux Etats-Unis. Il m’a dit que sa maison recherchait des nouveaux talents et de revenir le lendemain avec des exemples de mon travail pour un entretien d’embauche. Et huit mois plus tard, j’avais un contrat ! J’ai été le seul artiste américain à travailler pour eux plus de cinq ans. ARTE Web : J’imagine que cette expérience a transformé votre façon d’appréhender la BD… Oui. Evidemment, si on y pense superficiellement comics, manga, bande dessinée, tout ça c’est pareil, il y a des cases, des onomatopées, mais le squelette est différent. J’ai dû apprendre à construire un nouveau squelette, manga, différent de celui du comics ou de la BD. Et c’est pour ça que dans mon style, il y a tous ces éléments. ARTE Web : Se fondre dans les standards du manga a-t-il été un dur apprentissage ? Non, car j’étais jeune. Bon, il a fallu que je m’habitue à dessiner de droite à gauche mais je n’avais pas l’impression de perdre au change. Je ne me sentais pas spécialement dessinateur américain car j’étais déjà beaucoup plus dans la BD européenne, Giardino, Pratt, Crépax etc. Et puis j’aimais le manga. C’était fascinant d’en faire d’autant que le chèque venait du Japon ! ARTE Web : Quels mangakas dont vous appréciez le travail avez-vous pu découvrir là-bas ? Je n’étais pas très populaire. Trop étrange. Trop étranger même. Mais vous savez, même des géants comme Moebius ou Crumb ne sont pas très connus même si je peux certifier que Crumb est prisé d’un petit cercle de gens.
ARTE Web : Comment expliquez-vous cette situation ? Même si le nombre de lecteurs de manga est grand au Japon, le nombre de leurs intérêts n’est pas aussi grand. Je crois qu’ils ne s’intéressent pas au manga en général. Ils ne s’intéressent vraiment qu’à quelques séries. Ils lisent ça comme on regarde certains programmes à la TV. Ils ne regardent pas le reste. Il n’y a qu’un petit pourcentage de « superfan ». ARTE Web : C’est la raison pour laquelle Heavy Liquid et 100% ne sont pas sortis au Japon mais directement aux Etats-Unis. Oui. Ce sont deux des quatre projets que j’avais développés spécialement pour la Kodansha et qui avaient reçu le feu vert. J’ai travaillé trois ans sur le projet qui allait devenir 100%. Mais j’ai pu quand même les faire éditer aux Etats-Unis chez Vertigo [label prestige de DC comics dédié à des œuvres plus adultes et moins consensuelles, ndlr]. ARTE Web : Comment leur avez-vous présenté ces projets ? Ils sont venus me chercher par le biais d’un responsable éditorial que j’avais rencontré un an auparavant quand il était dessinateur indépendant et avec qui j’avais sympathisé. Quand il a eu le poste, il m’a demandé si j’avais quelque chose à lui proposer et j’avais ces deux histoires dans les cartons qui attendaient d’être terminées. ARTE Web : Avez-vous dû repenser alors ces deux histoires pour le marché américain ? Oui, on continue de s’envoyer des cartes de vœux, la porte reste ouverte et les relations sont bonnes, mais en ce moment ils ne sont plus trop intéressés par la publication d’artistes étrangers, ils préfèrent se concentrer sur les dessinateurs japonais. Maintenant ma production est traduite en japonais. C’est amusant de voir mon style personnel rencontrer un public là-bas même si ce n’est pas le grand public. ARTE Web : Derrière la fiction, on retrouve souvent derrière vos personnages, les mêmes caractéristiques, une forme de romantisme, un certain rapport au monde, un désir d’absolu… Mettez-vous beaucoup de vous dans vos œuvres ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. La bande dessinée occupe une place centrale dans ma vie, j’y consacre l’essentiel de mon temps même si c’est aussi un business et que je passe au moins trois heures par jour à prendre des contacts, à rencontrer des gens. Toutes mes histoires reposent sur des choses que je ressens, ça s’est sûr. Justement dans mon prochain projet Psychenaut que je réalise pour Dargaud, je raconte des rêves dérangeants, soit par leur caractère violent soit par leur caractère sexuel. Je tiens beaucoup à tenter cette expérience, d’essayer de faire passer mon monde intérieur dans le monde intérieur des autres, de toucher les lecteurs et que ça devienne universel. ARTE Web : La question de la sexualité et de sa représentation semble vous concerner ces derniers temps, on trouve dans Pulphope votre art-book tout un chapitre sur ce thème... Peut-être est-ce parce que je suis plus vieux. J’ai davantage confiance en moi et je me soucie moins d’être poli, de ne pas offenser la sensibilité des autres. C’est vrai que je pense beaucoup au sexe. Ca concerne beaucoup d’entre-nous. Mais un jour on m’a demandé de faire un dessin érotique et je me suis rendu compte que c’était difficile, que je n’avais pas d’idée là-dessus, ni esthétique, ni créative. C’est un territoire que j’ai envie d’explorer pour savoir pourquoi ça m’était difficile. Quelle pouvait être aussi la frontière entre un dessin érotique et un dessin porno ? ARTE Web : C’est ce qui vous a conduit à vous pencher sur le ukiyo-e, les estampes japonaises de l’époque Edo ? Oui quand j’étais au Japon, j’en ai profité pour étudier les estampes érotiques. C’est curieux et très intéressant, les artistes avaient beaucoup de savoir-faire. ARTE Web : Vous êtes le porte-drapeau d’une BD universelle, le « World Comics ». Qui appartient à ce courant selon vous ? Otomo, l’auteur d’Akira, Tezuka, Moebius, peut-être Hergé, tout Jack Kirby… Ce sont des exemples d’artistes qui peuvent exprimer des idées de manière à ce qu’elles intéressent d’autres cultures. ARTE Web : Et parmi la nouvelle génération ? C’est dur à dire. Blutch est mon préféré. ARTE Web : Son style est pourtant loin d’être universel a priori… Oui, mais il bénéficie d’une petite popularité aux Etats-Unis comme Trondheim, Baru. Sinon pour le potentiel d’universalité, il y a Frank Miller ou encore Jeff Smith qui est formidable. ARTE Web : Vous passez presque toujours par le biais de la science-fiction dans vos histoires. Pour quelle raison ? C’est comme de regarder à travers un prisme. Parfois on prend une histoire vraie ou extrêmement vraisemblable, on la met dans un contexte un tant soit peu « surréel » et ça lui donne du sens, plus de sens. Et puis j’aime aussi imaginer le design des machines, les costumes… ARTE Web : Dans votre Batman, Batman Year 100 (Panini), vous présentez une société sécuritaire, liberticide, où l’ennemi avance masqué. A travers ce Gotham, cherchiez-vous à parler de l’Amérique d’aujourd’hui ? Je voulais faire depuis longtemps quelque chose de contemporain et je réfléchissais à ce que serait la surveillance dans un Etat policier. J’ai trouvé que c’était une bonne idée de mettre un super-héros avec son identité secrète dans ce contexte. Le masque devient alors la métaphore de l’intimité. Le symbole était là. ARTE Web : Gotham n’est donc pas le miroir monstrueux de l’Amérique ? Ce n’est pas du tout la même chose. Un Etat policier tout le monde comprend ce que c’est… Les Etats-Unis ce n’est bien sûr pas le fascisme, ce n’est pas le communisme… Bien sûr tout le monde connaît des cas limites d’atteintes au droit civique et au Droit de l’Homme, mais s’il y a un rapport c’est plutôt dans l’anxiété, que nous avons tous. Car chacun a peur pour sa liberté d’individu. Ca préoccupe tout le monde. J’ai toujours pensé que la science-fiction était un moyen d’explorer ces angoisses. ARTE Web : On sent que c’est un sujet qui vous tient à cœur… Bien sûr, j’y pense, on sait que ça peut arriver. La liberté d’être ce qu’on est, de penser ce que l’on pense, d’user de son corps comme on l’entend. Je n’ai pas envie que quiconque restreigne cela. Je suis un libéral au sens classique de Diderot, Voltaire, Rousseau... Mais bon si on était autour d’un verre dans un bar, on pourrait parler davantage politique ! ARTE Web : Pour quelqu’un si soucieux de votre intimité, vous devez vous sentir mal ici… Non, non, ça va, je ne suis pas encore Brad Pitt ! Propos recueillis par Nicolas Trespallé Remerciements à Emmanuel « King » Pehau Angoulême, janvier 08
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