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Le paysage politique en Iran
Le progamme nucléaire iranien
Faits et chiffres

Le progamme nucléaire iranien



Ses implications pour la communauté internationale


Article du Professeur Behrouz Khosrozadeh, politologue allemand d’origine iranienne, chargé de cours à l’Université de Göttingen

Depuis la découverte du programme nucléaire iranien en 2003, la perspective de l’Iran doté de l’arme nucléaire est devenue le plus grand enjeu de la politique internationale de sécurité. Perçue comme une menace pour la communauté internationale, elle captive actuellement l’attention de la politique étrangère américaine et européenne.
Pourquoi les Etats-Unis et l’Europe sont-ils si résolus et susceptibles vis-à-vis de Téhéran, alors que d’autres Etats comme le Brésil ou la Corée du Sud, eux aussi en violation du traité de non-prolifération, semblent n’avoir pour l’instant aucune menace ou sanction à redouter ? Quels sont les intérêts occidentaux mis en péril, quelle est l’importance de la reprise du programme nucléaire dans le contexte régional de l’Iran ?

Les motifs de la reprise du programme nucléaire
L’Iran a signé le traité de non-prolifération et ses ramifications : les accords de garanties, par lesquels les Etats signataires s’engagent à déclarer auprès de l’AIEA toutes leurs installations nucléaires, et le protocole additionnel, permettant les contrôles inopinés des inspecteurs de l’AIEA. De même, l’Iran a depuis longtemps reconnu avoir caché à l’AIEA son programme nucléaire et a implicitement admis avoir enfreint les accords de garanties avec l’AIEA. Les mollahs ont leurs raisons : l’ex-président de l’Iran Rafsandjani renvoie toujours au parti-pris de l’Occident en faveur de l’Irak durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Ce conflit aurait fait comprendre à Téhéran que, dans les moments décisifs, le pays était livré à lui-même et devait défendre son existence par ses propres moyens.
Il y a en l’occurrence du vrai dans les propos de Rafsandjani, un homme de la première heure de la République islamique, qui a joué un rôle non négligeable dans les crimes du régime au cours des deux premières décennies de l’époque post-révolutionnaire : pendant la guerre Iran-Irak, l’Irak a reçu des armes de l’Est comme de l’Ouest ainsi qu’un soutien financier de la part des monarchies du Golfe, tandis que l’Iran était livré à lui-même. Dès le milieu des années 80, l’armée sans scrupules de Saddam a employé des armes chimiques pour contrer l’avancée des troupes iraniennes. Des centaines de missiles Scud armés de gaz moutarde se sont abattus sur les soldats iraniens. Face aux protestations véhémentes de Téhéran contre cette violation flagrante du droit international, la communauté internationale fit la sourde oreille.
Rafsandjani, à qui Khomeyni délégua vers la fin du conflit le commandement des forces iraniennes, évoqua en 2003 dans le journal iranien "Hamshahri" le "cynisme absolu de Saddam" qui attaquait des objectifs civils en Iran, et fustigea le soutien que lui accordèrent les Etats-Unis : "à la fin de la guerre, les Etats-Unis sont intervenus en faveur de l’Irak. (…) Ils ont détruit nos plates-formes pétrolières, abattu nos hélicoptères, coulé une bonne frégate et neutralisé un vieux destroyer de notre marine. Seul, l’Irak n’en aurait pas été capable. (…) Après le bombardement intensif à l’arme chimique de la ville d’Halabja, les états-majors de l’armée et des gardes de la révolution sont venus me dire qu’ils ne pouvaient dorénavant plus faire la guerre, qu’ils étaient impuissants face aux armes chimiques."
Le ministre irakien des affaires étrangères de l’époque, Tarek Aziz, reconnut en 1984 l’utilisation d’armes chimiques. Des spécialistes de Etats-Unis vinrent confirmer la plupart des propos de Rafsandjani, sans toutefois y faire référence, notamment Kenneth M. Pollack, directeur de 1999 à 2001 de la région du Golfe Persique au Conseil national de sécurité américain, dans son ouvrage, "The Persian Puzzle".
L’invasion du Koweït par l’Irak conforta les mollahs dans l’idée que ce dernier pourrait être à nouveau tenté de s’en prendre à son grand voisin. Aujourd’hui, Saddam Hussein ne représente plus une menace pour l’Iran. Mais face à "l’encerclement" total de l’Iran par les troupes américaines et les puissances nucléaires (Israël, Russie, Chine, Pakistan et Inde), les hommes politiques iraniens de tous bords s’accordent à dire que jamais dans son histoire récente le pays n’avait été ainsi menacé par l’étranger. D’autant que L’Iran est au cœur de "l’axe du mal" défini par les Américains. Les mollahs n’ont aucune assurance de ne pas être la prochaine cible des attaques américaines. Dans ce contexte compliqué, il est difficile de convaincre le régime de Téhéran de renoncer à son programme nucléaire.


Que craint l’alliance américano-européenne ?
Les Etats-Unis, l’Europe et Israël font peu de cas des récriminations de l’Iran qui estime avoir été défavorisé pendant la guerre Iran-Irak et être aujourd’hui menacé. Pour eux, les rumeurs affirmant que les mollahs veulent se procurer l’arme nucléaire sont d’abord un danger pour la communauté internationale.
Jusqu’à l’arrivée au pouvoir du président Ahmadinejad en août 2005, l’UE-3 fit office de négociateur, tentant de trouver une solution à l’amiable. Mais les déclarations extrêmement belliqueuses d’Ahmadinejad vis-à-vis d’Israël et des Etats-Unis, ainsi que les prises de position véhémentes des états-majors de l’armée et des gardes de la révolution au sujet du dossier nucléaire ont provoqué une volte-face de la politique de l’UE-3. De plus, la levée des scellés des installations nucléaires en janvier a étayé la thèse selon laquelle Téhéran veut poursuivre son programme nucléaire.
Les craintes des Etats-Unis et de l’Europe résident en partie dans la configuration du pouvoir en Iran. L’existence de plusieurs factions, dont les vues divergent sur des questions politiques fondamentales, laisse à penser à l’Occident que le régime n’est ni prévisible, ni fiable. Avec un programme nucléaire militaire en route certains extrémistes pourraient être tentés de croire qu’une fois en possession de l’arme nucléaire, ils disposeraient d’une plus grande marge de manœuvre dans leurs agissements dans la région. Israël pourrait être le premier concerné. L’Occident craint de plus que, en cas d’effondrement du régime, les capacités nucléaires du pays ne tombent aux mains d’islamistes incontrôlables opposés à l’Occident.
Après la fin du conflit est-ouest, l’Occident pense être confronté à l’islamisme et au terrorisme djihadiste. L’Occident voit la révolte de l’islamisme et du djihadisme mondial comme un "dragon" dont la destruction est la mission de la civilisation occidentale. La tête de ce "dragon" se trouve actuellement en Iran, et si ses slogans et ses ambitions nucléaires étaient couronnées de succès, ils feraient école… Selon l’Occident, il faut trancher cette tête à titre de leçon pour le monde musulman. D’autre part, les Européens ont été inquiets d’apprendre que l’Iran sera bientôt capable de produire des missiles balistiques à longue portée pouvant par exemple atteindre l’Europe. Les déclarations menaçantes de Chirac sont peut-être à placer dans ce contexte. Le chef d’Etat français a attisé la crise en évoquant un usage potentiel du nucléaire contre les Etats soutenant le terrorisme. Les conservateurs au pouvoir en Iran ont de leur côté saisi cette occasion pour, une fois de plus, remettre en question la crédibilité d’une Europe "perfide et intrigante" et affirmer que le monde musulman devait être reconnaissant envers Chirac d’avoir révélé le vrai visage de l’Europe.


Implications régionales
Mais l’Europe ne devrait pas être la seule à se sentir menacée : un Iran doté de l’arme nucléaire représenterait d’abord une menace pour le Proche-Orient. Des puissances régionales comme l’Egypte, la Turquie ou l’Arabie Saoudite ne resteraient pas les bras croisés devant un tel rival. Cela conduirait à une course aux armements nucléaires et mettrait à mal le projet annoncé en grande pompe d’un "grand Proche-Orient démocratique. "
Les deux camps n’ont pas su saisir les solutions acceptables qui se sont présentées et qui auraient permis à chacun de sauver la face. L’Occident avait promis de soutenir activement le programme nucléaire civil de l’Iran mais n’a jamais tenu parole. Or, dans les relations internationales et bilatérales, on ne saurait dicter à l’autre des exigences unilatérales sans contrepartie. Cela déclenche un retour de manivelle, en particulier au sein d’un gouvernement pour lequel la question nucléaire est tellement liée à la fierté nationale. Mais Téhéran a pour sa part dupé l’AIEA pendant 19 ans. Lorsque leur programme nucléaire a été découvert, les mollahs ont essayé de gagner du temps…

Perspectives d’avenir : entente plutôt que menace
Au lieu de provoquer l’Iran avec des menaces, il faudrait le convaincre que son programme d’enrichissement d’uranium sur son propre territoire doit se faire sous le contrôle minutieux de l’AIEA. L’Europe ne doit pas écarter cette possibilité. Ni le Proche-Orient, ni la communauté internationale ne peuvent se permettre une troisième guerre du Golfe contre un Iran dont le potentiel militaire ne devrait pas être sous-estimé. L’Occident doit comprendre que ses propres manquements et l’évolution de la situation en Iran ont créé une situation où la plus grande prudence est de mise. Alors que les mollahs sortiraient relativement indemnes d’un embargo ou d’une attaque militaire, les rapports de force pourraient être profondément bouleversés dans toute la région. Doté de l’arme nucléaire, l’Iran n’aurait plus d’adversaire à sa taille. Avec Israël, l’Iran est déjà la grande puissance de la région. A long terme, il convient d’œuvrer au retrait du nucléaire au Proche-Orient. De même, l’asymétrie de la puissance, favorable à Israël, pose problème. Elle doit être ouvertement débattue et intégrée au concept stratégique d’un Proche-Orient démocratique. Cela permettrait aussi de rehausser la crédibilité mal en point de l’Occident auprès d’un monde musulman qu’Ahmadinejad essaie maintenant de rallier à sa cause.
Ahmadinejad divise, non pas les musulmans, mais les musulmans et l’Occident. A Téhéran, il n’est presque plus question de Chiites. Les mollahs ne parlent que de musulmans, de la communauté musulmanes. Ahmadinejad a bien compris comment séduire les Sunnites, qui représentent environ 90% des musulmans.

La population iranienne est délibérément laissée dans l’ombre quant aux conséquences et dangers de l’obstination à poursuivre le programme nucléaire. Les Iraniens n’ont aucune idée de ce qui les attend si Ahmadinejad persiste dans son intransigeance. Les protestations des réformateurs et opposants sont réduites au silence.

L’avenir de cette question nucléaire demeure incertain. Il est en revanche certain que l’Iran s’estime lésé et que l’Occident perçoit comme une menace à la paix mondiale ce programme nucléaire que l’Iran affirme destiné à des fins civiles. Dans un tel contexte, il n’est guère probable que les deux camps parviennent à s’entendre.




Mise à jour: 06/03/06 | Retour en haut de page |

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